Vous êtes ici : Accueil Articles Seule l’histoire collective a un sens

Seule l’histoire collective a un sens

13/01/2015
La seule question qui vaille est celle de savoir si nous serons capables de démontrer qu’un autre modèle agricole que celui de la restructuration et de l’élimination permanente des paysans est possible dans la durée, ou si, comme l’affirment les libéraux, il n’y qu’un chemin possible que l’on rejoindra avec 20 ou 30 ans de décalage par rapport aux autres. Nous sommes persuadés qu’un autre modèle social, économique et environnemental est possible sans que cela coûte plus cher; que la diminution de la population active agricole n’est pas LE critère de modernité de l’agriculture et de la société. - See more at: http://www.enbata.info/articles/seule-lhistoire-collective-a-un-sens#sthash.mapK5TYz.dpuf

Enbata.info 2015/01/12

Michel Berhocoirigoin quel a été votre parcours initiatique dans le mouvement rural?
Mon parcours dans le mouvement rural a été le parcours classique des gens de ma génération: d’abord la JAC (Jeunesse Agricole Catholique), puis le syndicalisme agricole. Mais, ce parcours a produit des formes  différentes d’engagement au Pays Basque et ailleurs. Ainsi, les deux leaders paysans emblématiques de la génération précédente et qui ont façonné le syndicalisme agricole français, Michel Debatisse, ancien président de la FNSEA et ancien secrétaire d’Etat aux industries agroalimentaires, et Bernard Lambert, penseur et acteur central du mouvement “paysan travailleur” et de la création de la Confédération paysanne, étaient tous deux des anciens responsables nationaux de la JAC dans les années 50. Le syndicalisme agricole était le débouché naturel de leur engagement à la JAC. Si les deux ont partagé un temps, durant les années 60, les orientations de la nouvelle politique agricole impulsée par Pisani, ministre de l’agriculture de l’époque, assez rapidement les divergences se sont manifestées entre Debatisse pour qui le progrès était bon par principe pour peu que les paysans soient capables d’en saisir les opportunités, et Lambert pour qui le modèle du progrès en place était à revoir parce qu’il portait en lui l’élimination permanente des plus faibles.

Personnellement, mon parcours à la JAC, durant les années 70 a été l’école de ma vie. C’est là que j’ai pris conscience des injustices du monde, c’est là que j’ai appris que pour changer le monde il fallait changer le système économique et les comportements de chacun. J’ai également été marqué par les analyses des “paysans travailleurs” et par la dimension politique des questions agricoles, dans le sens où elles étaient perçues comme des questions de société, de civilisation même : que produit-on ? Pour qui ? Pour quoi ? Comment ? Il y avait déjà le questionnement du modèle agricole dans sa dimension territoriale et internationale,  écologique et sociale.

Cette prise de conscience m’a amené au syndicalisme agricole, puis à la création de ELB. Ensuite, pour ELB, j’ai accepté d’avoir quelques représentations au syndicat des travailleurs paysans, mouvement qui allait donner naissance à la Confédération paysanne. Tout ceci n’étant qu’un engrenage, je me suis retrouvé au comité national, puis au secrétariat comme secrétaire général de la Confédération paysanne.

Malgré mes responsabilités nationales, j’ai veillé à deux choses essentielles : être présent au niveau local dans le syndicat ELB (j’étais représentant de ELB à la CDOA), et être présent sur ma ferme. C’était une question de crédibilité et de cohérence.

Enfin, un dernier élément fondamental. Vous me questionnez sur mon parcours, mais mon histoire s’inscrit dans une histoire collective. Seule l’histoire collective a un sens…

Est-ce la pratique de votre engagement syndical à la FDSEA qui vous a conduit à la conviction qu’il fallait organiser l’agriculture basque d’une manière spécifique ?

Rien n’est programmé à l’avance. C’est l’histoire qui trace le chemin. Notre seule référence a été le type d’agriculture qu’on allait définir plus tard comme agriculture paysanne. Notre engagement à la FDSEA était naturel pour qui, dans le contexte de l’époque, voulait s’investir dans le milieu paysan. Certes, on était critique par rapport à “notre maison commune” dans laquelle on s’investissait, mais on pensait qu’on pouvait y exprimer nos convictions et notre projet agricole pour le Pays Basque. Malheureusement cela n’a pas été possible. On s’est rendu compte que la FDSEA n’est pas le syndicat que les paysans d’un territoire en font, mais qu’elle porte en elle un projet agricole en contradiction avec la réalité et les besoins de l’agriculture du Pays Basque. Ce n’était donc pas une question de personne mais d’orientation et de fonds. Il a fallu rompre pour créer un autre outil.

Quels ont été vos conflits internes au sein de cette fédération, notamment à la Chambre d’agriculture de Pau, et quelles en étaient les raisons profondes ?

Il y avait d’abord, le débat lié au type d’agriculture à défendre et promouvoir. Notre passage à la JAC nous avait donné des clés d’analyse essentielles. Pour nous, défendre l’agriculture, c’était défendre un type  d’agriculture, c’était défendre prioritairement la catégorie de paysans qui pouvait être menacée par l’évolution des choses, c’était défendre un modèle agricole lié au sol et au territoire, c’était éviter à tout prix la soumission aux industries agroalimentaires et aux banques qui cherchaient à avoir une emprise sur l’agriculture et les paysans. Pour nous toutes les agricultures n’étaient pas les mêmes, tous les paysans n’avaient pas les mêmes intérêts.

Nous étions déjà convaincus que le type d’agriculture dont la société mais aussi les paysans avaient besoin était une agriculture avec des paysans nombreux. Le but d’un syndicat agricole et de la chambre d’agriculture ne devait donc pas être celui d’organiser le cannibalisme à l’intérieur du monde paysan où les gros boufferaient toujours les petits au nom d’une pseudo loi de la nature et d’une conception désastreuse de la  compétitivité. Nous voulions que des choix soient faits en faveur des petits et moyens paysans et en faveur d’une agriculture liée au sol. Nous voulions peser sur les politiques agricoles pour qu’elles aillent dans ce sens.

Nous étions persuadés que les systèmes intensifs et industriels qui se dessinaient déjà n’étaient rentables que parce qu’elles bénéficiaient du soutien accru de la puissance publique. Notre engagement à la FDSEA  d’abord, puis à la Chambre en tant que ELB était basé sur cette analyse. Il s’est traduit par énormément de travail par rapport à l’agriculture de montagne, à la filière lait de brebis ou lait de vache, sur une autre répartition des aides, etc. etc. toujours en lien avec l’agriculture que nous voulions pour le Pays Basque (qui était aussi, d’après nous, l’agriculture dont les autres territoires avaient besoin…).Chaque fois, la FDSEA et la chambre se sont opposées de toutes leurs forces en imposant leur diktat à l’administration.

En même temps, mais tout est lié, nous plaidions pour une organisation de la chambre qui prennent en compte le territoire Pays Basque. Mais, là aussi, c’était le niet ! En fait, si un jour ELB puis Euskal Herriko Laborantza Ganbara ont été créés et dans les deux cas avec succès, les principaux artisans auront été ceux qui, durant près de trente ans ont écarté tous nos dossiers. C’est comme s’ils s’étaient acharnés à nous démontrer que le cadre départemental n’était pas le bon cadre pour le Pays Basque. Ils n’ont pas voulu voir comment le divorce entre le Pays Basque et Pau s’amplifiait tous les six ans, d’élection en élection à la chambre d’agriculture… Il ne nous restait plus qu’à tirer les conclusions et on ne peut pas nous dire qu’on les a tirées à la première occasion…

Nous étions convaincus que le type
d’agriculture dont la société et les paysans
avaient besoin était une agriculture
avec des paysans nombreux.
Le but d’un syndicat agricole et de la chambre d’agriculture
ne devait donc pas être celui d’organiser le cannibalisme
à l’intérieur du monde paysan où les gros boufferaient toujours les petits
au nom d’une pseudo loi de la nature
et d’une conception désastreuse de la compétitivité.


Comment avez-vous vécu le dialogue interne aux différentes instances de l’agriculture basque dans le cadre du dialogue organisé par la venue au Pays Basque de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur?

Lors de la visite de Nicolas Sarkozy, la revendication d’une chambre d’agriculture au Pays Basque était à son apogée. J’avais même le sentiment que la seule question qui intéressait la presse était de savoir ce qu’allait dire le ministre de l’intérieur par rapport à cette chambre d’agriculture du Pays Basque. Je me souviens de cette réunion à Lur Berri où, dans le consensus général, on était la seule fausse note, mais la seule note qui suscitait de l’intérêt. Nous étions satisfaits de notre prestation, et de l’écoute et des propos du ministre. Sarkozy annonce la mise en place d’une mission de hauts fonctionnaires sur les questions agricoles en Pays Basque, mission que les conseillers de Jospin, Premier ministre, nous avaient promis auparavant lors de notre rencontre à Matignon en févier 2002. Je garde l’image d’un ministre de l’intérieur très habile qui donne à penser que tout est possible et qu’il est prêt à casser des tabous. Mais au Pays Basque et en matière agricole, il y a des tabous infranchissables !

Quel a été le déclic qui vous a fait décider de créer Laborantza Ganbara ?

Le déclic, c’est la conjonction de plusieurs choses : le fait que la revendication de la chambre d’agriculture était à son maximum et que s’il n’y avait pas un débouché, la mobilisation allait inévitablement baisser en créant une frustration terrible qui pouvait déboucher peut-être sur des types d’actions que nous ne voulions pas voir.

Nous nous étions engagés à poursuivre le rapport de force, mais dans la non-violence, ce que le syndicat ELA du PB Sud qui nous soutiendra fortement par la suite, appelait “la confrontation démocratique” ; Il y avait aussi Batera, mouvement dans lequel on était impliqué, qui portait aussi notre revendication et qui appelait à la désobéissance civile pour faire avancer les causes. Enfin, il y a eu la visite de José Bové à l’occasion d’une fête de ELB, qui a donné comme exemple de lutte la construction de la bergerie de la Blaquière sur le terrain que l’armée voulait acquérir au Larzac. Avec tous ces éléments, nous nous sommes dit qu’on avait l’obligation de trouver une sortie, et que la chambre qu’on devait construire n’était pas de pierres mais de contenu. Et on a travaillé cette option.Elle a été validée par une AG extraordinaire de ELB et annoncée publiquement  quelques jours plus tard à l’AG de Batera.

Quel a été l’accueil de la société basque à la mise en place de cette Chambre d’agriculture spécifique au Pays Basque?

L’accueil a été extraordinaire. C’était le fruit d’une campagne de 10 ans qui a permis d’expliquer l’importance d’une chambre d’agriculture avec le projet d’une agriculture paysanne pour les paysans, les consommateurs, les élus, pour la vie de nos villages. Il y avait un véritable mouvement social pluriel, citoyen, démocratique, plein d’énergie et d’audace. L’attitude stupide de l’Etat n’a fait que renforcer la détermination et l’obligation de réussir ! Des gens très différents se sont retrouvés pour soutenir Euskal Herriko Laborantza Ganbara. Certains pour créer de la proximité, d’autres pour le projet d’agriculture, d’autres pour doter le Pays Basque d’un premier cadre institutionnel, d’autres pour s’opposer à la bêtise de l’Etat, d’autres enfin pour mener un combat juste, voire juste un combat avec les paysans…

Pensez-vous que la série de procès et des offensives du préfet soient derrière nous?

Je pense que oui, mais sait-on jamais? Tout est possible, surtout dans le mauvais sens…

Quel avenir pour Laborantza Ganbara dans les dix prochaines années?

Je ne sais pas. On ne fonctionne pas avec une carte routière où le chemin pour aller d’un point à un autre est tracé. Nous fonctionnons avec une boussole. Je pense que Laborantza Ganbara dans les dix prochaines années continuera à être une référence par son organisation, ses compétences et sa capacité à aborder tous les sujets, des plus faciles aux plus délicats. Au lieu de faire de la résistance face à l’inéluctable, Laborantza Ganbara aura la volonté et la capacité d’intégrer dans son projet agricole au service des paysans les défis les plus importants que sont l’énergie, le climat, la biodiversité, l’attractivité et la viabilité économique du métier de paysan.

La seule question qui vaille est celle de savoir si nous serons capables de démontrer qu’un autre modèle agricole que celui de la restructuration et de l’élimination permanente des paysans est possible dans la durée, ou si, comme l’affirment les libéraux, il n’y qu’un chemin possible que l’on rejoindra avec 20 ou 30 ans de décalage par rapport aux autres. Nous sommes persuadés qu’un autre modèle social, économique et  environnemental est possible sans que cela coûte plus cher; que la diminution de la population active agricole n’est pas LE critère de modernité de l’agriculture et de la société. Quant à la question institutionnelle, je pense qu’au jour d’aujourd’hui personne ne sait ce que sera ce cadre pour le Pays Basque, ni la place de l’agriculture là-dedans. Ce que je sais c’est qu’on y avance et que dans le nouveau dispositif, Laborantza Ganbara
devra trouver une place.

Seule l’histoire collective a un sens