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Les alternatives monetaires

16/05/2012
Dante Edme-Sanjurjo, Membre du comité de pilotage de l'AMBES / La monnaie est l’un des fondements du système économique dans lequel nous vivons. La recherche d’alternatives dans ce domaine est un axe d’intervention très prometteur pour construire ici et maintenant une autre forme d’économie.

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C’est sans doute le moins discuté des dogmes économiques. La monnaie en circulation chez nous, en l’occurrence l’euro, fait tellement partie de notre quotidien qu’il semble difficile de la remettre en cause. Et pourtant… L’Association pour la création d’une monnaie basque, écologique et solidaire (Ambes) réunit une poignée de militants d’Iparralde inspirés par l’exemple de dizaines de monnaies locales complémentaires nées ces dernières années des États-Unis au Japon en passant par l’Europe et l’Amérique latine. Nous allons lancer le 1er janvier 2013 au Pays basque nord une monnaie locale, complémentaire à l’euro, visant à rendre à la monnaie son rôle fondamental : favoriser les échanges et donc la création de richesses, au bénéfice de la population et du territoire sur lequel elle circule.

Un peu d’histoire…

Créer une monnaie locale? Cette démarche peut paraître économiquement hétérodoxe, voire farfelue… Mais c’est au contraire les monnaies uniques et centralisées comme l’euro qui sont, dans l’histoire de l’humanité, une exception. Jusqu’au milieu du Moyen-Âge en Europe, mais aussi dans l’Égypte des Pharaons et dans bien d’autres civilisations, chaque territoire voyait circuler deux types de monnaies :

- Une monnaie locale, en métal peu précieux ou en d’autres matières, émise par les autorités politiques et religieuses locales et n’ayant de valeur que sur le territoire contrôlé par ces autorités.

- Une monnaie forte, en métal précieux, créée par des autorités de rang supérieur, et permettant les échanges entre territoires ne se connaissant pas, et économiquement hétérogènes.

Pour centraliser le pouvoir, les rois, puis les États-nations, ont combattues les monnaies locales jusqu’à ce que soit créé un monopole de la création de monnaie, encore en vigueur aujourd’hui. En Europe, il est géré de façon collégiale avec l’euro, monnaie unique.

Pourquoi une monnaie locale complémentaire?

La monnaie est un moyen d’échange. La nature d’une monnaie conditionne donc la nature des échanges qu’elle permet. Sans être un expert en économie, on peut caractériser de manière simple l’euro. C’est une monnaie:

1. Centralisée : la Banque centrale européenne gère depuis Francfort cette monnaie pour des territoires très variés allant de Lisbonne à Athènes et de Naples à Helsinki.

2. Généraliste : on peut acheter toutes sortes de choses avec l’euro, consommer n’importe quoi et financer tous types d’activités, y compris socialement et écologiquement irresponsables.

3. Spéculative : on peut la conserver pour s’enrichir en plaçant son argent pour recevoir des intérêts.

4. Gérée de manière de non-démocratique : sa gestion est déléguée par les hommes politiques à des experts qui n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens.

La monnaie que nous voulons construire est tout le contraire. Elle sera:

1. Locale, utilisable uniquement en Euskal Herria, en Iparralde d’abord, en Hegoalde ensuite, s’il existe une volonté de l’y développer. Il s’agit donc d’un territoire à taille humaine.

2. Écologique, solidaire et culturelle : de par sa nature locale, elle favorisera les échanges locaux, donc l’emploi local et la réduction des émissions de gaz à effet de serre liées aux transports. De plus, pour intégrer le réseau et bénéficier de la clientèle membre de l’association, les commerces et entreprises seront incitées à développer leurs pratiques écologiques, sociales, et l’usage public de l’euskara (plus d’infos sur www.euskalmoneta. Org).

3. Non-spéculative : chaque billet perdra 2% de sa valeur tous les trois mois. C’est peu, mais cet intérêt négatif est suffisant pour empêcher la thésaurisation, et pour que toute personne détenant de la monnaie locale préfère l’utiliser en priorité par rapport à l’euro, et développe ainsi des échanges positifs pour son territoire. Ce système fonctionnera avec un simple système de vignettes à coller sur les billets tous les trois mois.

4. Démocratique : elle sera gérée par une association, qui définira démocratiquement les règles de fonctionnement, et s’appuiera sur des groupes locaux de bénévoles chargés de la faire vivre dans chaque ville et village.

Les membres de l’Ambes ont travaillé sur ce projet et ont pour cela réalisé trois voyages d’études: à Villeneuve-sur-Lot, ou a été créée la première monnaie complémentaire en France, l’Abeille, il y presque trois ans; à Toulouse, où le SOL Violette, a été lancé en mai 2011 et a réuni en six mois 75 commerces et plus de 600 citoyens; en Allemagne, au Chiemgau (Bavière), où le chiemgauer, en circulation depuis 2003, est la plus importante monnaie complémentaire d’Europe, avec en 2011 500 000 chiemgauer en circulation, qui ont généré un chiffre d’affaires équivalent à 6,18 millions d’euros.

Un modèle original pour Euskal Herria

Nous voudrions adopter un système d’agrément des prestataires proche de celui de Toulouse : les commerces rejoignent le réseau après une évaluation simple de leurs pratiques sociales et écologiques et après avoir pris des engagements vérifiables pour opérer certaines améliorations.

L’originalité de la monnaie basque sera d’ajouter aux traditionnels volets écologique et social des monnaies complémentaires un volet pour la défense de la diversité culturelle. Nous demanderons aux commerçants des engagements sur l’utilisation de l’euskara, car le développement de l’usage public de l’euskara est l’une des conditions de sa survie.

Pour motiver les entreprises, il faudra représenter une masse importante de pouvoir d’achat. Pour cela, nous comptons sur l’envie d’alternatives concrètes de nos concitoyens, et sur l’implication des organisations sociales, environnementales et culturelles. Une implication que nous souhaitons stimuler par un système observé au Chiemgau: à chaque fois qu’un particulier convertit 100 euros, par exemple, il reçoit 100 chiemgauer, et 3 chiemgauer sont versés à l’association de son choix. Ces 3% sont financés par un prélèvement de 5% opéré lorsque les entreprises reconvertissent leurs chiemgauer en euros au lieu de les réutiliser.

Notre objectif est de créer ainsi, avec cette nouvelle monnaie, un outil commun pour les associations de tous les secteurs de la société, pour les citoyens et pour les entreprises de notre territoire.