Beti bizi...

2019/05/31
On mesure aujourd’hui toute la place qu’occupe Bizi. A sa création, il y a dix ans, le noyau fondateur abertzale de Bizi a privilégié le rassemblement de non-abertzale sur le projet d’une société soutenable, juste et solidaire.

Txetx Etcheverry,  membre de la fondation Manu Robles-Arangiz. Article publié sur Enbata

Bizi est né il y a bientôt 10 ans, en juin 2009, et s’apprête à fêter ça dignement les 14, 15 et 16 juin à Bayonne. Le processus de débat et de réflexion, qui a abouti à sa création, avait commencé dès 2008 et Bizi aurait dû théoriquement naître en septembre de la même année. Mais le 6 juillet 2008, Michel Berhocoirigoin, président d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara, reçoit une citation à comparaître au Tribunal correctionnel de Bayonne, suite à une plainte, déposée trois ans plus tôt par le Préfet des Pyrénées-Atlantiques, dénonçant l’objet, les missions et l’organisation de la Chambre d’agriculture alternative du Pays Basque “de nature à créer dans l’esprit du public une confusion avec l’exercice d’une fonction publique”. Le président d’EHLG risquait alors un an de prison et 15.000 euros d’amende, et l’association elle-même l’interdiction pure et simple. Du coup, le noyau d’une quinzaine de personnes qui planchait sur la création de ce qui deviendra plus tard Bizi, interrompt ce processus de discussion et s’investit complètement dans la campagne qui commence dés l’été 2008 pour empêcher l’interdiction de Laborantza Ganbara. Elle va être particulièrement intense, massive et débouche sur une première victoire éclatante, politique et juridique, avec une relaxe complète prononcée le 26 mars 2009. Ce n’est qu’après cette belle victoire que les militants reprennent le processus qui aboutira deux mois plus tard à la naissance de Bizi.

Abertzale ou pas ?

L’objectif est clair : créer un mouvement qui fasse le lien entre la question sociale et la question écologique en Pays Basque nord. Par contre, alors que le noyau qui planche sur la définition de cette nouvelle association est entièrement abertzale, le débat se pose : faut-il définir Bizi comme un collectif abertzale ? Ou faut-il créer une association du Pays Basque nord qui ne se définisse pas abertzale et qui vise à rassembler en son sein et dès le départ, les abertzale et les non abertzale ? Il va constituer le principal point de divergence dans les discussions, car chaque option entraîne une série de décisions très différentes sur ce qui va constituer la future association. La majorité opte pour la seconde formule et rédige alors une charte, qui est encore en vigueur aujourd’hui. Les arguments des tenants de cette seconde option, dont je faisais partie, étaient de deux ordres.

1) L’exemple d’ELB

Nous nous appuyions tout d’abord sur l’exemple et la trajectoire d’ELB. Le syndicat des paysans du Pays Basque ne s’est lui-même pas défini abertzale à sa naissance. Il est même devenu la section Pays Basque du syndicat français, la Confédération Paysanne. Et pourtant, nul doute que son action a, ces trente dernières années, autant, ou plus, contribué à “l’abertzalisation” du Pays Basque rural, que bon nombre d’organisations s’affichant abertzale durant toute cette même période. Une définition de syndicat abertzale aurait-elle permis la même implantation massive, le même brassage de gens au sein du syndicat ELB ? Qu’aurait-elle vraiment permis de plus que ce qu’a fait ELB au cours de ces décennies ? ELB a dû prendre l’ensemble de ses positions sur les questions basques à la suite de réflexions et de discussions internes, et pas comme des évidences s’imposant du fait d’une définition préalable du syndicat abertzale. Nous trouvions cela particulièrement judicieux et utile et nous décidions de suivre la même logique. D’autant plus que naissant sur le BAB, —aujourd’hui Bizi s’est développé sur tout Iparralde, avec des groupes locaux en Soule, en Basse-Navarre et en Sud Labourd—, nous étions en terre de mission du point de vue de la question basque, avec une présence abertzale très minoritaire, inférieure à 10%, pas très éloignée de celle du Pays Basque intérieur à l’époque de la naissance d’ELB. L’objectif de travailler le lien entre question sociale et question écologique entre l’ensemble des personnes habitant en Pays Basque et acceptant de militer dans une association au nom basque, à la communication externe bilingue, se donnant pour cadre d’action le Pays Basque nord, nous paraissait avoir un vrai potentiel de dépassement de clivages ou d’oppositions qui ne nous semblaient pas aussi enracinées que cela. Elles permettaient de confronter en permanence des regards et expériences différentes et de reprendre ensemble les principaux débats concernant le présent et l’avenir du Pays Basque. Un logiciel commun se forgeait ainsi, débat après débat, “jurisprudence” après “jurisprudence”, chaque sensibilité enrichissant l’autre et la réflexion globale.

2) Le même projet global

10 ans plus tard, Bizi est passé, d’une vingtaine de militant.e.s à sa création, à plus de 600 membres aujourd’hui. Elle s’est doté d’un projet de territoire, souverain, soutenable et solidaire, intitulé Euskal Herria burujabe

Nous avions un second argument de fond pour défendre une telle option. C’était la conviction qu’un mouvement travaillant de manière conséquente le défi de l’urgence climatique et de notre dépendance à des énergies non-renouvelables, de plus en plus difficilement accessibles déboucherait sur le même projet global qu’une organisation abertzale voulant construire une société soutenable, juste et solidaire. Surtout par le biais d’une association qui prendrait au sérieux la question de la transition sociale et écologique du Pays Basque. Une transition écologique, climatique et sociale ne pouvait que porter un projet de relocalisation, de décentralisation et d’autonomie maximale des territoires et communautés de base. Elle ne pouvait que s’inscrire dans des logiques de diversité, de résilience, de complémentarité et de solidarité. Elle se construirait forcément par la base, en opposition au rouleau compresseur de la globalisation capitaliste et uniformisatrice.

10 ans plus tard, Bizi est passé, d’une vingtaine de militant.e.s à sa création, à plus de 600 membres aujourd’hui. L’association est bien entendu très différente du collectif qui s’est créé en juin 2009 et sa réflexion a mûri, a évolué au fur et à mesure de sa pratique collective, des bilans d’étape et des débats.

Elle s’est doté d’un projet de territoire, souverain, soutenable et solidaire, intitulé Euskal Herria burujabe. Il est le fruit de cette approche particulière qu’a expérimentée Bizi tout au long de cette décennie et il n’a fait l’objet d’aucune divergence en son sein. Euskal Herria burujabe, une boussole pour l’action de Bizi, un apport à la réflexion collective sur l’avenir de ce pays.